Les trésors du Pamir

Après les cités millénaires de l’Ouzbékistan, nous avons rendez-vous avec les montagnes du Pamir au Tadjikistan… Et quelle belle aventure !

Le Wakhan Tadjik: la belle marche

Après trois jours de transport, enfin, nous commençons à marcher dans la vallée du Wakhan, étroite bande de terre entre le Tadjikistan et l’Afghanistan avec la rivière Piandj comme frontière. Une centaine de kilomètres nous attend, d’Ishkashim à Langar. J’ai tant attendu ce moment que l’envie de s’élancer à grandes enjambées est forte. Mais mon sac me retient : ma maison est sur mon dos et elle se fait très vite sentir. Dos, épaules, hanches, cou, pieds… C’est à qui craquera le premier.


Quelques gouttes de pluies accompagnent nos premiers pas quand les nuages s’accrochent aux sommets. Marcher dans les confins du monde, cela doit ressembler à ça.
Dans le village de Toqakhona, Juma nous attend. Une invitation à prendre le thé, où plutôt un goûter, puis un refus de nous voir dormir sous la tente. On dormira chez lui et cela ne sert à rien de discuter. Après une longue journée sur la route, cet accueil est une révérence du ciel.

Nous repartons sous un soleil brûlant. Plus un mot, seul le bruit de nos bâtons. La montée est dure, pourvu qu’un peu d’ombre nous attende en haut. Au dernier virage, une source d’eau et un abri ombragé surpassent nos attentes. Allongé, je m’endors bercé par le ruissellement de l’eau.
Plus loin, les plateaux rocailleux alternent avec les champs de blé, les sommets enneigés plongent dans la rivière et les montagnes se couvrent de l’ensemble des nuances de marron. Un jeu d’ombre sublime le paysage : des gouttes d’or se mélangent à l’obscurité. Une impression de grandeur s’empare de moi… Vite nuancée par mes ampoules aux pieds.
Arrivés dans le village de Shitkharv, nous demandons où planter la tente. Là encore, Jonimo se moque de notre requête et nous intime de le suivre : nous dormirons dans sa maison, bien au chaud. Au bout du monde, nous sommes des invités de marque.

Rejoignant le bord de la rivière, nous marchons dans le sable. Sa blancheur contraste avec le bleu profond du ciel, comme celui d’un dessin d’enfant. Très vite, nos pieds s’enlisent et les arbres à l’horizon (notre oasis !) semblent être toujours plus loin. Un mirage dans le Wakhan. Je me concentre sur mes pas, mon corps lutte. Curieuse sensation que de souffrir dans un cadre magnifique. J’ai la sensation de me fondre dans ce paysage minéral. Moi aussi, je deviens aride.
Une ligne droite plus tard, nous voici à Yamchun. Soleyman nous indique la place du village pour poser la tente. Le soleil se couche, la neige s’illumine et la montagne devient bronze. Très vite, la nuit tombe. Toute le monde est chez soi, les enfants ne vont pas tarder à se coucher. Nous sommes désormais seuls sur la place. Mais nulle  crainte, les étoiles veillent. C’est la première fois que je ressens une telle harmonie entre la sincère générosité des personnes rencontrées et la splendeur de cette terre.

Au sixième jour, le corps ne veut plus travailler. Le dos brûle, les pieds tirent et les jambes sont dures… Bref, il balbutie. Dans une grande ligne droite remplie de pierres, je ne pense qu’à mettre un pas devant l’autre. Même la tête rechigne ce matin. Et puis, vient une première invitation à boire le thé par des bergers installés sur l’herbe. Un kilomètre plus loin, une deuxième invitation nous attend. Un couple et leur enfant qui font une pause sur leur route. Ça y est, je suis réchauffé. Tout entier.
Nous retrouvons maintenant la rivière Piandj : du haut de la route, l’Afghanistan est tout proche. Sur un désert de pierres traversé par les torrents, deux bergères avancent avec leurs troupeaux. On se fait signe. Que j’aimerais pouvoir les rencontrer, de l’autre côté. Parlant la même langue et issus du même peuple, les Wakhanis Tadjiks et Afghans sont maintenant condamnés à se regarder.

Avant de se lancer dans la dernière ligne droite jusqu’à Langar, nous grimpons vers l’ancienne forteresse qui surveillait un carrefour des routes de la Soie, entre la Chine, le Tadjikistan, l’Afghanistan et le Pakistan. Durant la montée, des nuages noir passent, un bout de ciel bleu résiste et le vert des villages tranche avec le gris de la pierre et le marron de la terre.

Les derniers kilomètres sont donc douloureux. Nous finissons comme des éclopés. Pourtant, la belle lumière de la fin de journée éclaire les montagnes. Nous rattrapons les bergers et leurs troupeaux, solidaires dans la marche du jour. Au bout de l’effort, un plateau en hauteur face aux sommets abrite notre auberge, entre les arbres et les champs de blés. Quelle fin magnifique. Un lieu parfait pour une retraite. D’ailleurs, pendant ces six jours, j’ai souvent eu la sensation de ressentir pleinement cette terre du Wakhan. Souvent, je ne me rappelais plus depuis combien de temps on marchait. En vérité, j’ai du mal à penser que tout cela est terminé.

Le Pamir oriental : un sommet sur le toit du monde

Regardant notre carte, nos yeux s’arrêtent sur ce bout de terre entre la Chine, le Pakistan et l’Afghanistan. Un hameau au nom de Jarty Gumbez nous appelle… Et nous avons comme une envie de nous perdre là-bas, à 4 130 mètres d’altitude. Traversant les déserts de pierre, nous installons notre bivouac près d’une rivière qui irrigue une fine pelouse sur plusieurs centaines de mètres. Ce vert fait du bien au milieu d’un paysage si aride. Au loin, la chaîne de l’Hindu Kush : derrière elle se trouve l’Afghanistan.
Le lieu est parfait pour partir à l’ascension du premier sommet du voyage, un objectif de 4 700 mètres. Le souffle court, nous atteignons notre but. La vue y est splendide : au loin, se distinguent la rivière qui passe à proximité de notre tente, plusieurs lacs dont deux qui sont totalement gelés, et les silhouettes de yaks à plusieurs centaines de mètres d’ici. La neige est encore très présente sur les sommets à 5000 mètres qui sont derrière nous. Le vent souffle assez fort. Un Snickers en guise de réconfort, puis la descente.

Revenu à notre camp de base, il fait froid, très froid, à mesure que le soleil se couche. Nous enfilons quatre bonnes couches – pull, polaire, doudoune, coupe-vent – avant d’aller nous terrer sous le duvet. Une nuit glaciale en perspective. Avant même que le soleil se couche, j’aperçois la pleine lune au loin. Avoir le temps et la possibilité d’observer le soleil et la lune lors de chaque journée est chaque nuit est un luxe. Le soleil projette les dernières ombres des sommets avoisinants en même temps qu’il emplit de lumière orange les petits nuages accrochés aux sommets. Même la neige qui tarde à fondre feint de résister à la chaleur de ces couleurs. A mesure qu’elle prend de la hauteur, la lune s’illumine peu à peu. C’est bientôt son tour. Une fois la nuit tombée, ce lampadaire hors norme éclaire rivières, lacs gelés et pics enneigés. Le désert minéral revit, une troisième fois. J’en oublie le froid.

Arthur

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